Un des traits du retournement idéologique débuté il y a trente ans apparaît dans la valeur nouvelle accordée alors au déplacement et à la mobilité. Dans la décennie qui suit 1968 la fuite et l'errance sont élevées au rang de concepts critiques et de tactiques de résistance. L'échappée acquiert une dignité ontologique, elle est créditée d'une efficacité cognitive et politique, et ce - le fait est assez remarquable pour être souligné - contre l'opposition héritée, dans la tradition historique et la pensée stratégique, de la fuite et de la lutte, l'assimilation de la première à une trahison condamnée par les armées comme par les nations.
Les protagonistes qui constituent à cette période cet assemblage hétéroclite aujourd'hui réuni sous le nom de French Theory jouent un rôle décisif dans la promotion intellectuelle et la valorisation de l'idée de mobilité, l'usage de la catégorie d'exilé ou d'errant comme métaphore de la condition postmoderne. À tort ou à raison, du strict point de vue de l'exégèse philosophique, les notions de « lignes de fuite », de « déterritorialisation », de « nomadisme », de « différance », la critique de la métaphysique de la présence et des identités substantielles ou closes, l'opposition entre les « hétérotopies » et les utopies rencontrent en effet un vaste écho, aussi bien dans l'université que dans plusieurs autres secteurs de la société[i]. L'expérience de la migration est parée, dans les études littéraires et les sciences humaines, de vertus positives qui ne lui étaient pas d'ordinaire associées, comme la capacité critique ou innovatrice[ii]. Parce qu'il incarnerait l'opposition à tout enracinement comme à toute nostalgie de l'âge d'or, le déplacement est loué pour permettre la rencontre des cultures, l'émergence d'un universalisme concret et d'un cosmopolitisme nouveau. Des catégories à l'emploi jusqu'alors circonscrit, comme celle de « diasporas », connaissent en l'espace de vingt années une diffusion considérable pour décrire pêle-mêle quantité de faits migratoires et les questions identitaires qui leur sont attachées[iii]. Issues pourtant d'une autre époque historique, les théories modernes de l'expérience urbaine qui associent la « flânerie » (Baudelaire, Benjamin) ou la « dérive » (Debord) à la souveraineté ou l'émancipation du sujet métropolitain ont été re-découvertes ou réactualisées pour renforcer encore cette nouvelle configuration idéologique[iv]. À l'expérience du déplacement ou du mouvement est automatiquement corrélé le progrès individuel et social, le changement. Tout semble aujourd'hui devenu bon pourvu que ça bouge.
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