Propos recueillis par Alessandro Corio et Francesca Torchi*
À l’ère du « choc des civilisations », du terrorisme et de la globalisation, l’oeuvre de
Glissant – qui n’a cessé de penser la « totalité-monde » – se révèle particulièrement pertinente.
Dans cet entretien, l’auteur montre l’implication profonde de l’écriture dans
l’analyse de notre histoire immédiate. Véritable « tête chercheuse », l’acte d’écriture
permet en effet d’interroger l’histoire et de concevoir les évolutions du monde contemporain.
Francesca Torchi
Édouard Glissant, pour vous le « changement
» correspond au processus nécessaire
pour la mise en acte de la Relation. Est-ce
que l’acte d’écriture participe au « changement
» en tant qu’acte de dialogue, donc de
relation ?
Édouard Glissant
À l’heure actuelle il est important que l’imaginaire
des humanités accepte le changement
comme une perspective qui n’est pas une perspective
à craindre ou dangereuse pour l’identité
de l’être. L’acte d’écriture a finalement deux versants,
l’un concerne la réalisation technique,
l’autre la recherche des modalités du « changement
» de livre en livre et de roman en roman.
Il s’agit d’abord d’un acte d’exploration, de
recherche. On peut considérer l’acte d’écriture
comme menant à la réalisation d’un objet formel
que l’on peut définir comme « parfait » :
livre, roman ou essai ; dans ce sens, l’acte d’écriture
est une technique. En revanche, je
considère aussi l’acte d’écriture comme un outil
de recherche. Ce qui m’intéresse dans l’acte
d’écriture, c’est comment il piste les changements
possibles non seulement par rapport àsoi mais aussi par rapport aux autres. L’acte d’écriture,
qui est d’abord une visée vers la
conception du « changement », est aussi le marqueur
des différentes étapes de ce « changement
». Par conséquent, cela ne serait pas une technique
de réalisation d’un objet mais une têtechercheuse qui piste le « changement ».
Alessandro Corio
Les critiques ont souvent parlé de marronnage
intérieur à propos de la subversion
progressive des structures narratives du
roman classique que vous opérez dans vos
textes comme, par exemple, la mise en
cause de l’unité du point de vue du narrateur,
l’éclatement de l’espace et du temps, le
personnage qui devient signataire du récit,
etc. Qu’en pensez-vous ?
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