Résistible New Deal en Europe. Sur la crise du CPE en France
( Suite au séminaire de Multitudes (1er Avril)
Contribution au Colloque de Cambridge des 24-26 avril 2006.
Recent events in France Class composition under cognitive capitalism)
Le CPE et le poisson d’avril de Jacques Chirac
Le Président de la République a promulgué le Contrat Première Embauche
(CPE) en expliquant qu’il y en aurait une autre pour défaire les deux
dispositions pour lesquelles la droite flexibiliste n’avait pas assez
d’éloge depuis deux mois, mieux qu’il ne fallait pas que les patrons
signent des CPE avant que la loi ait été modifiée par le Parlement. Le
Premier ministre, Dominique de Villepin qui se présentait comme
soucieux du social s’est montré plus cassant que le libéral Nicolas
Sarkozy devenu tout à coup accommodant comme le fut Edouard Balladur
qui en son temps recula sur le CIP, projet de Smic pour les jeunes qui
fut retiré au printemps 1994 à la suite d’une très forte mobilisation
étudiante et lycéenne. Le Ministre des affaires sociales, Jean-Louis
Borloo, a expliqué candidement que pour être bien sûr qu’aucun
employeur ne recourrait au Contrat première Embauche tout à fait légal,
il avait donné l’ordre de ne pas imprimer les formulaires. Laurence
Parisot, Présidente du MEDEF, l’organisation patronale la plus
importante du pays, avait formellement déconseillé ce projet dans les
colonnes du Figaro.
La loi instaurant le CEP avait été ratifié au garde-vous du 49. 3,(
procédure de vote bloqué empêchant les amendements) par un Parlement
qui avait pourtant adopté dans le préambule de la loi du 4 mai 2005 le
principe que tout dispositif social devait faire l’objet d’une
concertation avec les partenaires sociaux. L’Assemblée Nationale
française ressemble à ces chambres introuvables que la France a connu
dans les périodes de réaction de son histoire : la majorité de droite
est tellement confortable que l’opposition est réduite à faire de la
figuration. Et de fait, la seule question qui passionnent les
journalistes aujourd’hui est la guerre de succession entre Villepin et
Sarkozy.
Le centriste Bayrou parle désormais d’une crise de régime et non plus
seulement d’une crise sociale et politique. Beaucoup, à gauche
emploient cette expression. Mais ne nous faisons pas d’illusions sur
les aspects institutionnels de la crise. Comme au moment de la crise
des banlieues, la gauche est restée quasiment muette, obnubilée par la
peur d’un remake de juin 68. La dynamique unitaire amorcée autour du
non à la Constitution européenne n’a duré qu’un seul printemps. Les
rivalités font rage, une candidature unitaire de la gauche est une
chimère. Les primaires ravagent les Verts, le PS. Le Parti communiste
court après le grand écart entre des idées proches de la LCR et la dure
réalité électorale qui lui commande une alliance étroite avec le PS
pour sauver ses sièges et son existence tout court.
Nous verrons que si l’impact de ce mouvement est si profond c’est parce
qu’ il y a effectivement une double crise de régime. D’un côté, les
espaces de la politique nationale (qu’elle soit celle de l’emploi, du
budget, de la fiscalité, de la politique industrielle) montrent leurs
limites cruelles et celles du « patriotisme économique ». De l’autre,
et c’est surtout ce point qui nous intéresse, s’agissant du CPE, s’il y
a une vraie crise de régime, c’est une crise du régime salarié.
Derrière le CPE, le CNE et tous les dispositifs spécifiques de travail
vis-à-vis des très jeunes, des jeunes, des personnes âgées, c’est le
régime canonique du contrat à durée indéterminée qui se trouve en jeu.
La crise du régime salarial fordiste et néo-fordiste est bien là. Elle
ne fait que commencer.
Mais auparavant, rappelons quelques points de ce fameux CPE.
L’article 8 ou la goutte d’eau qui fait déborder le vase
Le fameux article 8 de la loi, sur l’égalité des chances (loi 2006-386
du 31 mars), fait partie du grand chantier qui se voulait la réponse
institutionnelle à la crise des banlieues qui couve sous la cendre.
Cela figure explicitement dans ses attendus. Dans ce monument de
déclarations généreuses creuses et de dispositifs conservateurs,
tellement caractéristique d’une droite française aussi en panne que la
gauche quand il s’agit d’opérer des réformes se trouve le retour
rétrograde à l’apprentissage dès 14 ans pour les parias d’un système
scolaire qui ne fait pas beaucoup d’effort pour sortir d’une conception
élitiste et formaliste de l’intelligence et de la créativité. Les
articles 2 et suivants sur l’apprentissage junior et la légalisation du
travail de huit dès 15 ans constituent l’essentiel du chapitre «
banlieues » de la loi avec quelques exonérations supplémentaires pour
les entreprises s’installant en zone franche. Au lieu d’affronter la
question de l’incapacité croissante du système scolaire d’intéresser et
de qualifier le maximum d’enfants (problème général), notre pays se
distingue par un joyeux éclectisme incohérent. Pour recruter quelques
élites dans la fonction publique et dans l’encadrement des entreprises,
on met un zeste de discrimination positive avec l’instauration au
compte-goutte d’accès au prestigieux Institut d’Etudes Politiques de
Paris (sans aller toutefois jusqu’à en faire autant dans toutes nos
grandes écoles). À l’autre bout de la chaîne, on enterre les Zones
d’Education Prioritaires et l’on montre le bâton de l’apprentissage dès
14 ans. Ce qui dans une économie du savoir promue par le sommet de
Lisbonne est hautement ‘ instructif » sur l’état d’esprit des députés
qui ont voté cette disposition sans aucun état d’âme. L’argument est
aussi cynique que celui de feu Ten T’siao Ping : qu’importe la couleur
de l’emploi (du chat) pourvu qu’il attrape le chômage (la souris).
Toujours dans la même logique, mais cette fois ci en direction de la
jeunesse en général, c’est à leur chômage (22 % contre 11 % dans
l’Europe du Nord) que le dispositif du hussard Villepin entendait
s’attaquer. L’article 8 de cette loi sur l’égalité des chances a
instauré le CPE. Que prévoit cette loi d’ores et déjà moribonde ? Les
moins de 26 ans, embauchés pour la première fois , obtiennent quelques
avantages. Ainsi l’intégration de leurs stages, précédents, dans la
même entreprise, un préavis de licenciement de 15 jours (un mois) au
bout d’une période l’essai de plus d’un mois (six mois). Ainsi une
indemnité au bout de 3 mois d’ancienneté si la rupture est le fait de
l’employeur et s’il n’y a pas de faute grave, d’un montant de 8 % des
rémunérations versées. Enfin une indemnité forfaitaire de chômage au
bout de quatre mois d’ancienneté de 490 euros par mois durant deux
mois. Se trouve aussi reconnu l’accès aux indemnités dès le 4° mois,
alors qu’il faut deux ans d’ancienneté en CDI pour en bénéficier et
qu’un titulaire d’un CDD n’a droit à aucune indemnité de licenciement
en fin de contrat. Le CPE donne un accès limité aux indemnités de
chômage dès le quatrième mois de travail au lieu du minimum de six
mois exigé pour un CDI. S’ajoutent à ces quelques avantages un droit à
la formation (20 heures par an dès le deuxième mois d’ancienneté) plus
une promesse assez vague de faciliter le droit au crédit bancaire pour
réunir la caution nécessaire au logement.
Mais en échange de ces petits pas en avant et de la carotte d’une
transformation en CDI de leur embauche après deux ans, les jeunes
soumis au CPE doivent avaler trois couleuvres supplémentaires par
rapport à toutes celles qu’ont déjà contenues les multiples dispositifs
emploi jeunes qui se sont succédé depuis un quart de siècle : 1) la
période dite de consolidation débute après le mois de la période
d’essai et dure 23 mois. Or celle-ci présente la principale
caractéristique de la période d’essai, et c’est la deuxième couleuvre
; 2) pendant les deux ans de la première embauche, le salarié pourra
être licencié sans que l’employeur ait à justifier le motif du
licenciement. 3) Enfin et c’est sans doute la deuxième innovation qui
explique la reconstitution d’un front syndical unifié et l’impact
européen de cette bataille, si le salarié licencié conteste devant le
Conseil des Prud’hommes le bien fondé de son licenciement, ce n’est
plus à l’employeur à faire la preuve du bien fondé de la mesure prise,
c’est au salarié à en apporter lui-même la preuve. Ce renversement de
la charge de la preuve est évidemment redoutable. Il devrait réduire
les cas de contestation devant les Prud’hommes à des abus criants, mais
certainement pas aux pratiques dites de « souplesse » que les salariés
et les stagiaires jeunes appellent le « travailleur kleenex » comme on
parle d’un mouchoir jetable.
Comme tous les dispositifs mêlant formation et travail, les salaires
seront dérogatoires au salaire minimum, et les charges sociales
incombent à l’Etat.
Voilà donc le petit article qui a jeté en grève les trois quarts des
universités, une bonne partie des lycées, en région parisienne mais
aussi avec une vigueur très forte, la Province. Parents, enfants,
grands parents se sont retrouvés dans la rue. Les cinq principaux
syndicats se sont re-soudés ce qui ne s’était pas vus depuis 1968, avec
une différence de taille par rapport à la contestation étudiante
d’alors : les organisations de jeunes ont cessé d’être traitées comme
du menu fretin par les grandes centrales syndicales. Bref ce petit
article 8 a suscité une dynamique impressionnante en moins de trois
mois. En décembre 2005, une majorité de français (60 % étaient pour le
CPE ; en avril, ils sont 82 % à n’en plus vouloir soit qu’ils en
réclament l’abrogation (41 %) soit qu’ils veuillent vider ce
dispositif des principaux motifs de sa mise en chantier (flexibiliser
l’embauche dans l’espoir d’obtenir plus d’embauche des entreprises).
Les patrons des PME commencent à être inquiets de la dimension revêtue
par cette crise :elle risque d’entraîner l’abrogation du contrat
national d’embauche (CNE) qui avait été taillé sur mesure pour eux et
qui était passé sur les adultes beaucoup plus facilement que sur les
jeunes.
Cet article 8 a été ratifié « sans réserve » par un Conseil
Constitutionnel qui risque de se trouver contredit par la Cour
Européenne de Justice de l’Union Européenne. Cette instance juridique
qui a le dernier mot sur les cours constitutionnelles des Etats membres
de l’Union, au nom de l’égalité des chances précisément, au nom des
conventions internationales et de la non-discrimination de catégories
d’actifs sur un critère d’âge, pourrait bien déclarer l’article 8 non
conforme à l’ordre constitutionnel européen, donc la renvoyer aux
oubliettes, montrant de même coup que la véritable Cour Suprême est
déjà ailleurs que dans les limites de l’hexagone. Les Allemands qui ont
une tradition fédérale désormais bien ancrée le savent : ils ont
prudemment renoncé à leur CPE craignant autant un désaveu de la rue
entraînée par l’exemple français qu’une annulation par la Cour
Européenne de justice. Ajoutons que les employeurs ont fait la grimace
quand ils ont lu attentivement l’arrêt du Conseil Constitutionnel
français. Ce dernier renvoie tout contrat de travail à la notion
implicite de motivation du licenciement et devant les Prud’hommes. La
jurisprudence de la cour de Cassation française qualifie au reste «
d’abusives » pour un CDI (contrat à durée indéterminée) des périodes
d’essais de plus de quelques jours pour les ouvriers, de deux mois
(pour les techniciens), d'un mois (pour les employés), de trois mois
(pour les cadres) ou de six mois (pour les cadres supérieurs) sont
"abusives". Les recommandations de l’OIT (organisation mondiale du
travail) ratifiées par la France, fixent elles aussi à un maximum de
six mois les périodes d’essai. Les employeurs ont fait savoir dans le
débat sur le CPE, qu’il était absurde de penser qu’il fallait plusieurs
mois et à fortiori deux ans pour déterminer si un salarié faisait
l’affaire.
Pourquoi le gouvernement de droite a-t-il commis cette lourde faute
qui, venant à la suite de la crise des banlieues, obère très
sérieusement les chances de la droite de gagner haut la main les
élections présidentielles et les législatives de 2007, alors que
Nicolas Sarkozy disposait d’un boulevard qui pouvait désespérer la
gauche institutionnelle ? La réponse ressassée par les partisans du CPE
inlassablement à droite et admise par nombre de « réalistes » à gauche,
c’est qu’il faudra tôt ou tard réformer un marché du travail « trop
rigide », incompatible avec la mondialisation et les nécessaires
adaptations qu’elle doit entraîner. Pourtant à y regarder de plus près,
il se pourrait que la droite et les néo-libéraux mécaniques aient tout
faux.
En effet, une des caractéristiques de la rigidité du marché du travail
français n’est pas, n’en déplaise à des zélotes de l’Ecole de Chicago,
le trop de protection sociale à la charge de l’employeur, (cela reste
une caractéristique européenne, même si elle est sérieusement écornée
partout sous différentes formes), c’est l’ampleur du recours de la part
des salariés au jugement du Tribunal des Prud’hommes. Ce contentieux
continuel ne fait que souligner la faiblesse du dispositif contractuel
collectif (pas de négociations sur les barèmes de salaires nets et
réels, faiblesse des syndicats, peu d’empressement des employeurs) qui
va de pair avec le recours indispensable à la rue et aux électrochocs
politiques pour se faire entendre d’institutions dont la surdité ne se
résout pas par la pose d’un appareil auditif. Il n’y a pas assez de
protection sociale, pas assez de négociations collectives, pas assez de
compromis pour que le marché du travail jouisse de cette propriété de
fluidité, de réactivité, bref de flexibilité. L’intérêt suscité par le
modèle danois de flexi-sécurité correspond à cette prise de conscience
tardive que le secret de la souplesse ne s’obtient pas par un
abaissement du degré de protection sociale. Plusieurs commentateurs
(Dominique Méda entre autres) n’ont pas tardé toutefois à souligner que
les autorités françaises et le patronat voulaient bien de la
flexibilité danoise, mais qu’elles n’étaient absolument pas disposés à
y mettre le prix, un prix qui ne passe pas seulement par plus
d’efficacité des services de placement x conséquent, mais par des
indemnités de chômage élevées.
En fait de petit pas vers la flexibilité, le CPE aura été la goutte
d’eau qui fait déborder le vase. Réflexion d’une mère de famille
expliquant pourquoi elle avait fait grève le mardi 4 avril : « Mon fils
a 35 ans. Il est à la maison. Il devait enfin après plusieurs CDD et
d’innombrables stages, passer en CDI. Ils viennent encore de lui
redonner un CDD. C’est infernal ».
Le rejet massif du CPE ne tombe pas du ciel. Il vient de loin. Le
gouvernement dit : le chômage est insupportable. Faisons tout pour le
réduire. La rue crie autre chose : son refus de la précarité. La
différence est de taille, car les précaires travaillent, autant sinon
plus que les « actifs », mais ils n’ont pas d’emploi.
La lutte contre la précarité : un mouvement de fond
À première vue, le mouvement contre le CPE, pouvait sembler un baroud
d’honneur contre la mise au pas libérale du marché du travail en Europe
continentale.
Si l’on regarde attentivement le laboratoire France depuis 1986, on y
observe certes les secousses institutionnelles qui sont autant de
surprises (1997 la dissolution, 21 avril 2002, 29 mai 2005). Mais en
eux-mêmes ces renversements sont ambigus et peu lisibles.
Revenons en arrière et le panorama change singulièrement.
Souvenons-nous : la lutte contre la loi Devaquet (1986), contre le CIP
Balladur, une sorte de Smic jeune, en 1994 ; celle des premiers
Intermittents la même année ; l’insurrection du travail social des
hôpitaux et des assurés sociaux en 1995 ; le mouvement des sans
papiers, en 1997 ; les comités de chômeurs de 1998 ; la Coordination
Nationale des Intermittents et des Précaires (2003) ; 2003-2004 le
mouvement sauvons la recherche qui touche fortement les secteurs de la
recherche qui font travailler sans créer des postes, les doctorants et
post-doctorants ; la lutte des lycéens contre la loi Fillon et le large
mouvement contre la réforme des retraites, la même année ; le rejet
de la Constitution Européenne comme trop libérale en 2005 ; la crise
des banlieues la même année et finalement, en cet hiver 2005 printemps
2006, la lutte des stagiaires passée largement inaperçue mais pourtant
signe annonciateur de la bataille des étudiants et des lycéens contre
le CPE qui a rallié l’ensemble des syndicats. L’insurrection de la
jeunesse et de l’intelligence ne date donc pas d’hier.
La continuité est impressionnante. Elle se suffit à elle-même. Pas
besoin des luttes contre les délocalisations des Lus, des Moulinex de
Normandie, des Samsung de Lorraine, des Hewlett Packard de Grenoble,
bref les 300 sites visités par le partisan du non au référendum, Henri
Emmanuelli.
Luttes d’arrière garde ou premier produit de trente ans de nouveau
capitalisme ?
Il y a deux lectures possibles des mouvements qui affectent la société
française depuis une bonne vingtaine d’années et qu’on définira comme
non ouvriers au sens classique du terme. Ces mouvements ne sont pas
réductibles à ceux des travailleurs productifs industriels ou des
employés qu’on appelait les « cols blancs ». Leurs acteurs se
manifestent en tant que hors travail, hors emploi, hors usine, hors
logement, hors papier, hors du statut d’intermittent, hors de la ville
(la banlieue). Ce n’est pas un hasard si au cours des années 1990,
nombre d’entre eux se fédèrent comme mouvement des « Sans ». Après les
sans statuts vacataires de l’enseignement des années 1970, no future
des années punk, les sans papiers, les sans domicile fixe, les radiés
de l’ANPE, les sans droits à la protection sociale, voici les actifs et
travailleurs sans emploi, sans revenu, bref les working poors d’un
nouveau genre. Un programme de mise au travail de type keynésien
pouvait penser venir a bout des traditionnels working poors. Là, c’est
beaucoup plus difficile car les jeunes comme le rappelait Olivier
Favereau dans une tribune au Monde ne sont pas sans travail, ils
travaillent de façon précaire. Les jeunes de moins de 35 ans rentrent
et sortent tout le temps du marché du travail. Ce qui les rend
vulnérable, ce n’est pas l’absence de travail (ils travaillent tout le
temps un peu et sans statut), c’est le très faible niveau de revenu et
l’irrégularité dudit revenu qui les rend inéligible au crédit, au
logement. L’irrégularité toute seule, accompagnée de salaires élevés
pendant les périodes travaillées constitue un marché que les banques
prospectent bien. La médiocrité de salaire assez régulier sur plusieurs
années, également. On aura reconnu le modèle anglais : pas d’assurance
sur la durée de l’emploi, mais des salaires très élevés pour les
irréguliers du privé et 600 000 emplois publics créés par Blair. Donc
pas de fonction publique à vie, mais des emplois tout de même. La
France cumule elle, les inconvénients de l’entre deux. Les free-lances
et les intérimaires, les intermittents sans le bénéfice des indemnités
(les moins de 507 heures sur 9 mois après la réforme) sont rémunérés
très mal et les emplois publics se partagent entre le statut de
fonctionnaire (emplois en régression) et un volant substantiel de
vacataires, CDD. C’est donc l’emploi qui « fout le camp »et cette
délocalisation-là est bien plus préoccupante et importante que la
délocalisation vers les emplois industriels du Sud.
La première lecture consiste à placer ces luttes dans le prolongement
des mouvements (ou de ce qui reste des mouvements ouvriers) de refus
des privatisations des grandes entreprises nationalisées, du refus de
la mondialisation. Bref, de les voir comme des résistances à
l’instauration d’un capitalisme néo-libéral qui veut se déployer et n’y
arrive pas encore en France parce que le village gaulois résiste. C’est
bien cette « version » des choses que l’on entend du côté de The
Economist qui enrage.
La seconde lecture, radicalement différente dans ses conclusions,
consiste à penser ces mouvements au contraire, non comme les
résistances réactionnaires à l’instauration du nouvel ordre économique
globalisé, mais comme les premières formes annonciatrices de lutte à
l’intérieur du nouveau capitalisme installé. Richard Sennett n’a pas
dit pas autre chose dans son interview du 1 avril à Libération. En 30
ans, dont le néolibéralisme n’a été que l’emblème et non la substance,
le capitalisme a mué et désormais il est devenu cognitif. Il s’est
ainsi opéré insensiblement ou brutalement selon les domaines, les
secteurs, mais aussi les formes de conflictualité, un déplacement
radical qui a désarçonné le mouvement de contestation puissant qui
était né dans les années soixante et qui s’est terminé dans la décennie
des ‘ années d’hiver » (de 1978 à 1989) comme la nommait Félix
Guattari.
La composition antagoniste du capitalisme cognitif
Quel est le trait commun en effet à tous ces mouvements ?
Ils concernent essentiellement les scolarisés, les précaires, les
jeunes dits en formation, les doctorants, les post-doc sans postes, les
personnes en activité sans pour autant bénéficier d’un emploi, les
travailleurs de secteurs ou de tranches de l’économie qui sont
intérimaires, intermittents, free lance , travailleurs indépendants ou
autonomes d’un nouveau genre à cheval sur le salariat et l’emploi à son
propre compte.
En matière de contrat de travail, cela recouvre premièrement ce que
traditionnellement on appelait le secteur non structuré (C. Kerr) ou
secondaire (M.J. Piore) du marché du travail : des emplois liés à une
demande instable ou variant fortement sur l’année (saisonnier,
intérimaires, travailleurs d’appoints, petits boulots). Mais cela
touche également désormais d’autres secteurs de l’activité économique
liés à un autre type de discontinuité ou d’hétérogénéité dans
l’activité comme les employés des secteurs du spectacle, de la
communication, et des activités restructurées à l’instar du cinéma
(production flexible en fonction des publics, externalisation) de façon
servicialisée. Loin d’être des emplois liés seulement à des secteurs
traditionnels (services domestique, hôtellerie, restauration, tourisme,
nettoyage) ces emplois sont apparus dans la production de biens
connaissances, dans les logiciels, dans les start up de l‘information
ou de l’économie de service à la personne, en particulier dans le
domaine de la santé concernant des personnes seules et âgées, ou bien
dans le Tiers secteur alternatif.
On aura reconnu les formes particulières d’emplois qui se sont
installées de façon structurelle dans le paysage de l’emploi et
particulièrement dans les tranches d’âges jeunes (intérim, CDD, contrat
formation emploi, emplois jeunes, travail à temps partiel). Certaines
de ces trouvailles juridiques sont directement liées à un degré élevé
de protection des personnes employées à plein temps qui deviennent
propriétaires de leur poste de travail, si bien que les garanties de
réintégration qui leur sont données en cas de détachement engendre
mécaniquement la création de poste non titulaire. Ce fut le cas des
vacataires dans l’éducation nationale, des ATER d’universités actuels.
Mais d’autres projets d’aménagement du code du travail sont apparus.
Parmi eux, ce que le juriste Alain Supiot a appelé le travail para
subordonné : l’employé est indépendant et pas directement subordonné à
un employeur. À travers des systèmes de sous-traitance ou de partenariat
souvent implicite, le travailleur indépendant est contrôlé étroitement
par le marché directement et non plus par l’entreprise. Le
développement très rapide de la gestion de projets dans les
entreprises a conduit Michel de Virville, dirigeant de Renault à
proposer un nouveau type de CDD de longue durée (de 18 mois à 5 ans) se
substituant au CDI dans l’industrie . Cette proposition a provoqué un
beau tollé et a conduit à son abandon le 30 avril 2004. Ce « contrat
de projet » recommandait l'instauration d'un nouveau contrat de
travail, lié à l'accomplissement d'une mission ou d'un projet
spécifique. Sa durée ne serait donc pas préalablement fixée. Il
reviendrait à chaque branche de négocier l'instauration de ce contrat
qui serait cependant réservé aux seuls salariés qualifiés.
De quelque côté que l’on se tourne, celui de l’emploi très précaire
(celui des travailleurs au RMI obligés de faire des petits boulots au
noir, celui des immigrés sans-papiers) ou celui des experts très
qualifiés (ingénieurs, cadres supérieurs) ou celui intermédiaire des
intermittents, des chercheurs post-doctorants rémunérés sur contrats,
le CDI n’est plus appliqué où les employeurs cherchent à le contourner.
Certes, le nombre de contrats à durée indéterminée représente encore
en stock plus des deux tiers des contrats de travail et mais pour les
classes d’âges des moins de 35 ans, la proportion se dégrade nettement.
Les formes particulières d’emplois représentent plus de la moitié des
emplois offerts et cette proportion est carrément des deux-tiers pour
les moins de 26 ans. Leur effet sur la dynamique du marché du travail
est donc considérable. Si l’on ajoute que la vulnérabilité au chômage
(soit la probabilité de passer par le chômage est quasiment de 50 %
chez les jeunes, on a une idée à peu près correcte du degré de
précarité). Le taux de chômage des jeunes de moins de 26 ans n’est pas
de 22% comme le prétend la droite toute à son désir de vanter le CPER
comme valant mieux que le chômage intégral, mais de 25 % pour ceux qui
ont terminé leurs études, soit un taux de chômage global des jeunes de
8 à 9 % sensiblement égal au taux de chômage moyen.
Cette transformation n’est pas temporaire en attendant que les choses
rentrent dans l’ordre ancien » quand les générations jeunes seront
moins nombreuses. Pourquoi ? Parce que cette transformation est à notre
sens le meilleur indicateur du fait que nous sommes entrés bel et bien
dans l’ère du capitalisme cognitif . L’exploitation est devenue
essentiellement l’exploitation non de la consommation de la force de
travail, mais de sa disponibilité, de son attention. Non celle de la
faculté du travail vivant à se transformer en travail mort en produit,
mais de la faculté du travail vivant de rester vivant et de coopérer à
travers en particulier des NTIC, des réseaux. Le capitalisme a cessé
de parler uniquement en termes de produit et procédé matériel pour
s’intéresser de plus en plus aux processus, aux solutions. La mobilité,
la réactivité, le changement continuel sont devenues des valeurs
incorporées à la qualification qui décline au profit d’un concept en
apparence plus vague, celui de compétence, mais qui en réalité saisit
les vecteurs, les réserves de force au lieu des points des emplois
fixes. Ce qui sert de repère au taux d’exploitation réelle, ce n’est
plus l’emploi et la durée de travail dans les limites précises de
l’emploi, c’est le travailleur lui-même dans sa durée, dans ses
parcours dans le tissu sociale et productif.
La captation de valeur se concentre singulièrement sur la production
et la gestion, des publics. La révolution numérique et sa large
diffusion et appropriation permettent désormais de capitaliser grâce à
une traçabilité en temps réel de l’information les réseaux en train de
se former, leur pouvoir multiplicateur. La chaîne productive de la
valeur s’est pulvérisée : l’entreprise n’est plus dans son assiette et
son assiette (la fair value) n’est plus au-dessus de sa tête pour
paraphraser Prévert. Ce que vaut une entreprise se détermine hors de
ses murs : son potentiel innovant, son organisation, son capital
intellectuel, sa ressource humaine débordent et fuient de toutes parts.
La finance est devenu le centre nerveux de la production parce que le
centre de gravité de la valeur s’est déplacée vers les externalités
positives que produisent les territoires productifs, c’est-à-dire la
coopération sociale.
Dans une société de l’information ou une économie reposant sur le
savoir, le potentiel de valeur économique recélé par l’activité est
une affaire d’attention, d’intensité, de création, d’innovation. Or ces
éléments se produisent largement en dehors du cadre de l’horaire de
travail classique mesuré par le CDI. On revient à l’évaluation à la
tâche, au projet. Car les projets, tout en étant rémunérés au produit
(et non au temps) incorporent un temps gratuit considérable. Mais il y
a plus. En réalité l’activité humaine qui se trouve ainsi captée n’est
pas le miel produit par les abeilles productives humaines, mais leur
activité infiniment plus productive de pollinisation des relations
sociales qui conditionne le degré d’innovation, de réajustement.
Dans une société où la production s’opère avec du vivant et pour faire
du vivant (bioproduction et biopolitique) et des connaissances vivantes
au moyen d’activité de connaissance vivante, la mesure du temps de
travail est en crise. Doublement en crise. D’un côté, le temps de
travail classique étant devenu largement poreux, le code du travail est
à la fois ressenti par les employeurs (et parfois même par les
salariés) comme à la fois trop contraignant et trop laxiste. Que
veulent dire 35 heures de travail mental par semaine ? Que veut dire un
système de mesure de l’activité aux seuls produits de cette activité
qui requiert continûment de la préparation, de la mise à jour, de la
formation permanente, une mise en commun ? Certains employeurs
prospèrent sur ces failles apparues dans l’évaluation globale pour
arracher de leurs employées beaucoup plus de travail et payer les gens
au lance-pierre. Parallèlement au mouvement contre le CEP, comme son
harmonique, a eu lieu un long mouvement des stagiaires. Ces derniers
ont tout lieu d’être exaspéré par les entreprises qui profitent sans
vergogne depuis des années pour demander à des bacs plus 4 pour des
stages parfois payés en caramels (authentique) un travail opérationnel
qui les dispense désormais de recruter des salariés pour de bon !
Si nous voulons remonter plus en amont dans l’analyse nous pouvons
avancer que nous assistons pour de bon à une crise de codification du
rapport salarial, bref à une crise constitutionnelle du travail. Cette
crise est structurelle : la forme de dépendance du travail salarié, le
type de séparation corps- force de travail, le rapport de l’actif avec
ses outils de travail, avec le produit de son activité, avec sa propre
vie. Le lieu de travail, la forme de l’activité sous la forme de
l’emploi béveridgien tout cela est atteint.
L’un des décrochages le plus spectaculaire est celui du travail ou
activité vécu et engendrant de la valeur économique avec l’emploi
codifié. Les deux notions qui se recoupaient à peu près, à défaut de
totalement, divergent désormais. C’est un des résultats le plus net de
la grande enquête sur les Intermittentes menée par l’équipe
Isys-Matisse (CNRS-- Université de Paris 1) à la demande de la
coordination nationale des Intermittents et des précaires .
Un nouveau régime salarial ?
Le capitalisme cognitif est d’ores et déjà installé solidement. Les
secousses qui atteignent la forme canonique du contrat de travail le
CDI ne sont pas seulement une attaque réactionnaire, mais l’enfantement
historique d’un nouveau régime salarial. Et celui-ci, pas plus que les
précédents n’est un dîner de gala. Certes les diagnostics qui parlent
d’un triomphe du néolibéralisme sur toute la ligne s’appuient sur un
constat qui n’est pas faux même s’il est incomplet. Le capitalisme
cognitif, dans son aile stratégique peut se vanter d’être parvenu à
mettre sur la défensive d’abord puis d’avoir méthodiquement réduit à
la portion congrue (c’est-à-dire à peine suffisante, entendez le
minimum de travail ouvrier et industriel nécessaire pour empêcher une
dépendance trop forte vis-à-vis des ateliers du Sud) la gauche, le
mouvement ouvrier et syndical. Il a procédé selon sa méthode favorite :
en se déplaçant de plus en plus sur le terrain financier et monétaire,
en dématérialisant, déterritorialisant (et dénationalisant)
l’entreprise, la production, la mondialisation a laissé le colosse
ouvrier sans possibilité de prise sur des employeurs évanescents, des
ateliers déménagés à la cloche de bois. Il oppose habilement les
salariés devenus détenteur d’actifs financiers dans les fonds de
pensions, à d’autres salariés pressurés par la norme d’une rentabilité
du capital de 14 % totalement astronomique.
Mais cette victoire a un triple prix qui va se faire sentir de plus en
plus. Tout d’abord un prix en termes de cohésion donc de manque de
stabilité très forte. L’éclatement de la production et du collectif de
travail rend difficile toute prévision, toute anticipation. Les
institutions et les régularités deviennent très aléatoires. L’ère des
tycoons, des faillites spectaculaires de l’économie casino détruit les
conditions de la confiance. Plusieurs ouvrages de capitalistes prônant
la vertu, l’exemple de bonnes pratiques, ont fleuri depuis le naufrage
d’Andersen Consultant.
Le deuxième prix se paye en termes d’exclusion. Dans le capitalisme
cognitif, l’école et l’appareil de formation deviennent un moment
décisif. Ils remplissent la fonction que jouait la possession ou
dépossession des moyens de production dans le capitalisme industriel.
La prolétarisation a creusé un sillon profond au sein du capitalisme
industriel jusqu’à ce qu’une politique de répartition et la création de
droits sociaux viennent tempérer cette division et conjurer le risque
de guerre civile qu’elle contenait. Aujourd’hui les fractures éducatif
linguistique et numérique tracent des frontières brutales partout où le
système éducatif est demeuré élitiste et républicain et peu massifié
par une démocratisation substantielle. Le niveau d’éducation qui se
confond de plus en plus avec le niveau de sortie dans le système
éducatif commande l’accès aux emplois et encode la précarité entre une
précarité stigmatisante et une précarité synonyme de mobilité voulue et
valorisée. La valeur-travail est devenue la valeur-éducation et le
capital humain accumulé et reconnu. Paradoxalement le fordisme avait
paru s’accommoder d’un relâchement des critères des sociétés élitistes
reposant sur l’éducation puisque à niveau de masse, une éducation
restreinte n’entravait pas l’accès à un niveau d’emploi et de richesse
satisfaisant et assez égalitaire. Cette époque est terminée : le
pronétariat pour reprendre l’expression de Joël de Rosnay paraît voué
dans les centres d’appel, ou les instituts de sondages, à des tâches
standardisées de service largement préparées sur menu déroulant. Cet
accroissement du rôle de l’éducation dans la stratification sociale, de
plus en plus semblable à une centrifugeuse qui polarise la population,
explique l’âpreté des conflits sur la carte scolaire ainsi que sur les
compléments payants des études publiques.
La montée de ce critère de hiérarchie sociale est attestée aussi par
le caractère de plus en plus explicatif des différenciations de classe
sur la base de l’éducation des parents (particulièrement de la mère)
par rapport au critère du niveau de richesse oui de bien être des
familles et par le rôle déterminant du milieu scolaire et périscolaire.
Sans démocratisation des critères de validation de l’éducation (qui
passe par une refonte totale de l’école républicaine), le capitalisme
cognitif redevient aussi inégalitaire que le capitalisme industriel
dans le premier siècle de son existence. Que des notions comme le
droit à l’éducation, à la formation tout au long du cycle de vie,
soient apparues et soient de plus en plus mises en avant, n’est pas un
hasard. La haine de l’école et des étudiants s’est manifestée aussi
bien dans les émeutes de novembre 2005 où des jeunes ont brûlé des
écoles, des bibliothèques, que dans les agressions des manifestants
étudiants du centre ville par des « casseurs » venus des banlieues.
Elle est un indice de la parfaite conscience qu’ont les discriminés de
leur marginalisation opérée par l’éducation. La rage des émeutiers de
novembre 2005 à brûler quelques écoles, bibliothèques ou équipements
collectifs n’apparaît plus alors comme parfaitement irrationnelle.
La socialisation rampante de l’activité productive face à l’anémie de
l’emploi
Le troisième prix payé par la victoire du capitalisme cognitif sur le
plan de la précarisation de l’emploi est une socialisation sans
précédent de l’activité et de l’emploi du même coup. En effet, cette
activité pollinisatrice incessante n’est possible, là où elle
fonctionne le mieux, qu’avec une prise en charge croissante par la
société en général. Ces formes sont multiples. Citons en deux :
Un enseignant est payé non sur la base de sa prestation horaire (ses
heures de cours) car son salaire comprend la rémunération d’une partie
de son activité de préparation de ses cours, de mise à niveau
permanent. C’est le rôle de la fonction publique. Un intermittent qui
va toucher en moyenne un revenu équivalent au professeur de lycée est
payé moitié moins, mais son système d’indemnisation du chômage (à
condition qu’il y ait droit) représente à peu près la moitié de son
revenu, autant que son salaire. Il s’agit là de professions
particulières dira-t-on .
Mais que dire alors de cet autre chiffre : les emplois mis en place
pour les jeunes (dispositifs particuliers et emplois sauvés)
représentent la bagatelle de 50 milliards d’euros transférés aux
entreprises et la moyenne de 19 500 euros par emploi . Le problème
n’est pas de contester le principe de ce transfert, c’est-à-dire la
socialisation croissante qui correspond en fait à la rémunération
indirecte de la productivité globale que l’on peut de moins en moins
bien imputer aux facteurs de production mise en œuvre de façon
marchande, mais les modalités de ce transfert.
Actuellement cet argent va aux entreprises avec l’espoir des pouvoirs
publics que ces dernières créeront des emplois stables. Mais le
contexte de concurrence acharnée sur le plan international et national
ou européen les pousse à traduire immédiatement ces subventions en
avantage comparatif. Elles prennent l’argent et ne recréent pas des
relations de long terme avec leurs employés. Pourquoi ? Parce que leur
spécialisation au lieu de se porter sur les segments incorporant plus
d’intelligence et d’innovation suit la pente de la facilité :
distribuer des dividendes élevés aux actionnaires, ne pas construire
des contraintes en revenant à un marché du moins disant (parfois pour
tirer de ces opportunités de faire de l’argent rapidement des moyens de
réaliser des opérations de rachat d’entreprises contenant de la matière
grise ou de Start up contenant des réseaux nouveaux).
Tirolle et Blanchard dans un article récent ont bien suggéré de
pénaliser les entreprises recourant à une rotation rapide de leur main
d’œuvre comme des mauvais conducteurs par un bonus ou un malus
comparable à ce que l’on trouve dans les compagnies d’assurance. Les
travailleurs étant des biens de consommation durable, comme des
voitures finalement, on traiterait les employeurs comme des conducteurs
les incitant à ménager leur monture .
Il existe pourtant une solution beaucoup plus simple : c’est d’orienter
ces 50 milliards d’euros vers la main-d’œuvre. Ce qui présenterait
plusieurs avantages : d’une part en versant l’équivalent d’un SMIC
annuel à ces actifs jeunes en situation de particulière précarité, on
résoudrait une partie de la précarité. Supposons par exemple que l’on
estime à 5 millions de jeunes de moins de 30 ans dans la précarité.
Réaffecter ces 50 milliards de subvention déguisé en revenu
d’existence, nous conduirait à la somme de 833 euros par mois pour
chacun. C’est-à-dire largement au-dessus du revenu minimum d’insertion.
Cela résoudrait une grande partie du problème de la précarité. Second
avantage, cela permettrait à ces jeunes d’avoir une position beaucoup
plus forte sur le marché du travail et de ne pas accepter des emplois
dégradants aux conditions de travail scandaleuses pour les moins
qualifiés ou aux salaires misérables pour les bacs plus cinq. Les
industries et les services fonctionnant au SMIC auraient de sérieux
problèmes : elles devraient revaloriser les conditions de travail, et
compenser la modicité des rémunérations par une stabilité de l’emploi
(comme les cantonniers d’autrefois) ; ou bien revaloriser très
sérieusement le niveau des salaires si elles veulent garder de la main
d’œuvre.
Troisième avantage : le problème de la création d’emploi et d’activité
ne peut pas faire abstraction de l’auto-valorisation des personnes et
de leur participation active à la création des niveaux secteurs
d’activité en liaison avec les besoins qu’eux seuls révèlent en même
temps qu’ils cherchent à les satisfaire. C’était la grande idée,
toujours vivante du Tiers Secteur de l’économie, qui a souvent pallié
ces dernières années la retraite de l’Etat (voir par exemple des
associations comme les Restos du cœur). Le problème de ce Tiers Secteur
est qu’il repose sur un bénévolat, lui-même peu tenable dans la durée
sauf pour les retraités (et encore quand les retraités seront
contraints de trouver des sources de revenus pour compléter leurs
pensions qui ont fondu avec les réformes, c’en sera fini également). Un
revenu d’existence permet à une partie de la population de se consacrer
à une activité d’intérêt général et d’une utilité sociale dix fois plus
intéressantes que faire tourner sous perfusions des activités
industrielles condamnées, polluantes ou guerrières.
La garantie ou contrepartie à la précarité et à la disparition
croissante des emplois de type béveridgien, doit aller aux actifs et
non aux entreprises pour contraindre ces dernières à se réformer. Les
droits sociaux (la garantie de ne pas tomber dans la misère et de
devenir ainsi des travailleurs pauvres ) doivent être attachés à la
personne et pas aux emplois.
La justification d’un revenu d’existence inconditionnel n’est pas
seulement éthique, elle est surtout économique. Il s’agit de rétribuer
de façon primaire et pas comme une opération de redistribution d’une
richesse sociale créé par ailleurs, la productivité sociale de
l’actif, du travailleur que son activité prenne la forme d’un emploi
stable (c’est l’idéal malheureusement en voie de raréfaction), d’une
suite plus ou moins chaotique de contrats à durée déterminée ou d’un
travail couvert par des dispositifs existants de mutualisation ( les
Intermittents, les fonctionnaires, les free-lances devant se monter
leur propre système de protection) ou enfin d’un travail qui n’est pas
reconnu comme travail et dont l’utilité sociale saute aux yeux (ceux
qui aident des personnes âgées ou handicapées, les malades à domicile,
les femmes (plus rarement les hommes) qui élèvent des enfants. Il faut
ajouter enfin que dans une société de la connaissance et un capitalisme
cognitif, étudier, se former, se cultiver c’est déjà contribuer à la
productivité globale de la société. Le revenu d’existence est la seule
solution qui concilie l’involution actuelle de l’emploi (la dégradation
jusque-là insensible est en train de s’accélérer brutalement), les
nouvelles formes d’activité, la production flexible et l’incorporation
croissante de savoir et de travail immatériel dans la production de
valeur économique.
C’est aussi le seul mécanisme économique incitatif puissant qui soit
capable d’arrêter l’involution de l’emploi et de créer les conditions
d’un retour à l’élaboration d’un nouveau compromis ou régime salarial
correspondant au capitalisme cognitif.
Le lundi 8 avril, à 10 heures du matin, le flamboyant premier Ministre
français devait annoncer son Waterloo : le retrait du CPE et son
remplacement par 150 millions d’aides supplémentaires (300 millions
l’année prochaine) d’aides aux emplois. Jean-Louis Borloo, le ministre
des affaires sociales, ne cachait pas son sourire. C’est à ce genre de
solution qu’il inclinait depuis longtemps. Les syndicats, après avoir
jaugé une combativité étudiante toujours forte, et même François
Chérèque d’une CFDT qu’on avait connue plus frileuse mettait sur la
table la question du CNEcontrat nouvelle embauche, système d’aide aux
PME de moins de 20 salariés qui lui aussi a installé la possibilité
pour l’employeur de licencier sans avoir à motiver sa décision. Des
dizaines de cas en procès devant le Conseil des Prud’Hommes doivent
bientôt trancher dans le sens d’un retour ou pas au droit « normal ».
On peut douter, après les précisions fournies par le Conseil
Constitutionnel dans son arrêt désormais sans objet sur la
constitutionnalité du CPE, que le flexibilisation du salarié (
renversement de la charge de la preuve, durée de deux ans de l’essai)
puisse s’imposer.
Plus que jamais, à travers des hoquets, des décisions stupides, des
audaces de hussards nus et sans troupe, trahis par leur propre
patronat, la socialisation cognitive du salariat s’impose dans les
faits et se traduit dans le travestissement d’une subvention des
entreprises. Mais tout ou tard, il faudra bien faire le choix du
revenu d’existence et redéfinir l’ensemble d’un nouvel Etat providence
autour de ce pivot central. Il faudra limiter la toute puissance de la
norme salariale conjuguée au tout marché. Pour sauver le marché,
l’entreprise, il faudra faire ce saut.
Ce saut c’est le vrai New Deal. Hic Rodus, hic salta ! Le capitalisme
cognitif esquissé lors du programme de Lisbonne de 2002 aura besoin
pour vaincre exactement comme il aura besoin de redéfinir les missions
de la Banque Centrale Européenne. Si cette dernière veut revenir à de
la croissance différente du complexe pétrolier et militaire et
électronucléaire, elle devra se consacrer au financement de la
véritable infrastructure du capitalisme cognitif : une population
pouvant vivre, apprendre et déployer pleinement son activité. Et cette
infrastructure a un seul nom : un revenu d’existence élevé,
inconditionnel, cumulable avec une activité.
C’est à cette seule condition que le troisième capitalisme qui s’est
emparé des commandes de l’économie-monde depuis 1975-1991 ne se verra
pas confondu avec la barbarie. Sinon les émeutes pourrait toucher bien
plus que les banlieues au centre.
À gauche, l’idée chemine encore timidement :L’UNEF a ressorti sa
vieille revendication d’allocation étudiante. Martine Aubry a avancé
l’EVA dans un silence plutôt embarrassé de ses commensaux au PS.
Jacques Attali a également franchi le pas. Yves Cochet a décidé d’en
faire un axe essentiel de sa candidature à la présence des Verts dans
la présidentielle de 2007 À droite, aussi l’idée progresse, même si le
niveau envisagé par Yoland Bresson est encore si bas qu’on retombe dans
une moderne « politique des pauvres ».
Le New Deal est résistible, mais il est inévitable. Peut-être
faudra-t-il que la France soit au bord de l’émeute générale pour qu’il
s’impose. La lutte massive des précaires qui vient de se dérouler et
qui vient de tuer le CPE, après avoir tué le CIP en 1994, douze ans
auparavant, nous rapproche de cette échéance.
La substance de ce texte a fait l’objet d’une première
présentation au séminaire interne organisé à Paris le 1 avril dernier
par la revue Multitudes.
Voir un bonne synthèse du dispositif dans son détail in Wikipedia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Contrat_première_embauche
Nous ne remontons pas à quelques prodromes de ces types de lutte
sociale à partir des années 1972-1977 (comités de sans papiers, de
chômeurs, de locataires).
Le point de départ politique est le retour sur la scène de Chirac comme
Premier Ministre cohabitant avec Mitterrand. Le point de départ est
1972, l’accord signé par la CGT avec Manpower (société de travail
intérimaire) ou bien le dispositif d’indemnisation