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Un débat sur l'Empire 2

Brian Holmes

Cher Yann -

Certes ma phrase, "Sortons de l'empire," traduit plus une
émotion qu'une pensée. Elle est néanmoins motivée par le
constat d'une fatalité lourde qui conduit le pays de mon
origine, depuis au moins la fin de la seconde guerre
mondiale, à exercer une hégémonie néfaste qui sévit aussi
bien comme mode de subjectivation chez la plupart des
citoyens américains, que comme puissance "objective", à
l'application calculée. Je crois que l'Europe continue
majoritairement de vivre sous cette hégémonie, qui n'est
malheureusement pas reformable, comme j'ai dit dans le même
mail.

Je vais exposer tranquillement quelques-unes de mes idées
là-dessous, pour te repondre et aussi, pour ceux qui peuvent
s'y intéresser. C'est un peu long, mais enfin, j'ai peu
écrit sur la liste depuis six mois et cela vous mettra au
courant de mon travail actuel.

Récemment j'ai lu plusieurs livres sur le sujet des USA et
de leur rôle dans le monde. J'imagine que tu les connais
tous, car je te sais grand lecteur. Les plus intéressants sont:

--Super Imperialism (1972, nouvelle edition augmentée 2003),
par Michael Hudson
--The Global Gamble, par Peter Gowan

Le premier, célèbre, traite essentiellement de la dette
intergouvernementale comme arme de la puissance américaine,
et ce, depuis la première guerre mondiale. Sa contribution
majeure est de décrire le système d'endettement à l'envers,
par lequel les USA se font financer à partir du milieu des
années 70 par le reste du monde développé, notamment à
travers la vente de leurs bons de trésor.

Le deuxième se focalise sur l'effet du regime des taux
d'échanges flottant, instauré par Nixon, et sur ses
avantages pour le pays qui imprime et qui gère la monnaie de
réserve internationale. Peter Gowan étudie les résultats de
ce régime au moment de la crise dite "asiatique".

Le livre de Gowan, si tu ne l'as pas lu, est très bon et
mérite le détour. L'autre, c'est le grand classique du
genre. On peut le lire en parallèle à un phénomène très
curieux: le livre "Confessions of an Economic Hit-Man," par
un certain John Perkins (2004). Ce livre, visiblement un peu
romancé même si ça prétend être la stricte vérité, raconte
la carrière d'un homme dont le travail est de faire des
projections exagérées des futurs besoins en électricité de
pays sous-développés. Ceci, à fin de leur prêter beaucoup
d'argent via la Banque mondiale, pour faire travailler des
entreprises type General Electric et Bechtel, puis extorquer
des intérêts, et puis, après les banqueroutes et
restructurations, extorquer encore l'accès à des matières
premières ou des "faveurs" strategiques (implanation de
bases militaires, votes au Conseil de Sécurité, etc). La
periode de son implication va de 1968 à 1981. L'auteur
aurait connu le président panaméen Torrijos avant son
assassinat par ceux qu'il appelle les "jackals" de la CIA.
C'est ce qui finit par ronger sa conscience. En revanche,
c'est la gravité du 11 septembre qui le fait passer à l'acte
de la publication.

On a aucune idée quelle part de verité biograpique il y a
dans ce livre. Pour moi, c'est un roman vraisemblable et
sans doute informé par une expérience réelle. Il est très
suggestif de lire les "Confessions" avec Super Imperialism,
car celui-ci corrobore avec des chiffres ce qui raconté dans
celui-là, qui a son tour illumine la theorie economique avec
des récits et des images tirés de l'expérience. Le merite
principal des "Confessions", à mon avis, c'est que c'est un
récit avec une visée de désubjectivation. Le livre raconte
un rite initiatique (l'entrée du jeune homme au système
d'extortion), les conflits psychiques que cela entraîne,
puis sa sortie et enfin, l'ecriture de son livre malgré
diverses pressions. Quoique implicite, la volonté de
désubjectivation est nette. C'est un best-seller, je crois
que cela est signe très fort que quelque chose bouge aux
USA, il y a une déprise qui est en train de s'opérer par
rapport au système de croyances en vigueur.

Tour cela et bien d'autres lectures, ainsi que de longs
voyages en Amérique latine, m'ont amené à cette conclusion
simple: l'Empire est d'abord américaine. Enfin, il s'agit
d'impérialisme, c'est à dire l'exercise d'un pouvoir
économico-militaire par une puissance souveraine qui cherche
à s'enrichir par la conquête de matières premières, de
marchés et de moyens de valoriser son capital financier. Ce
pouvoir est exercé notamment au moyen de la dette et du
régime d'échange, mais aussi par l'ouverture sélective et
conditionnée du marché américain à tel ou tel produit de tel
ou tel pays. Sans oublier la force militaire et le
opérations couvertes. Ne pas reconnaître la souveraineté
américaine, vouloir faire croire à l'existence d'un réseau
déhiérarchisé, est évidemment la faiblesse centrale du livre
Empire.

Cependant, l'Amérique avec sa supériorité incontestée dans
tous les domaines de la concurrence internationale, entraîne
toutes les autres régions à se modéliser sur son exemple,
les encourage, les aide, voire les contraint à ce faire.
C'est ici qu'on retrouve néanmoins la part de vérité dans la
théorisation de Negri et Hardt (à mon humble avis). L'effet
de conformation exercée par les USA sur l'Union Européenne,
notamment au moment de ses origines, me paraît décisive.
Arrghi et Silver, entre autres, le semblent très bien
comprendre. Ils écrivent ceci, dans un autre livre
fondamental, Chaos and Gouvernance in the Modern World System:

"As John Foster Dulles had declared in 1948, 'a healthy
Europe' could not be 'divided into small compartments.' It
had to be organized into a market 'big enough to justify
modern methods of cheap production for mass consumption.' To
this end, the new Europe had to include a reindustrialized
Germany. Without German integration into the European
economy, remarked General Motors corporation chairman Alfred
P. Sloan, 'there is nothing that could convince us in
General Motors that it was either sound or desirable or
worthwhile to undertake an operation of any consequence in a
country like France.'"

Voilà une indication de ce que je veux dire par "effet de
conformation". Mon hypothèse de base, c'est que l'emergence
d'une puissance à taille continentale détermine la
formation, par des processus de rivalité spéculaire,
d'autres ensembles de taille continentale, que la puissance
hégémonique cherche à façonner autant que faire se peut.
Dans le cas de l'Europe, cela passait notamment par
l'installation en Allemagne de corporations verticalement
intégrées, largement plus efficaces que toute autre forme
d'entrprise (sauf, peut-être, que les Konzerns qui avaient
été leur rivaux jusqu'à la fin de la deuxième guerre). Les
produits de ces entreprises pouvaient être vendus partout en
Europe, grâce aux accords tarifaires entre pays membres de
la future Union. Il est intéressant de se rendre compte que
la manipulation du rapport dollar-or établi par
Bretton-Woods a permis que les Etats-Unis fassent ces
investissements sans avoir à les payer complètement,
puisqu'on demandait aux pays alliés de ne pas faire valoir
leurs droits en or contre les dollars reçus pour l'achat
d'actifs en Europe (voir Hudson, chapitre 11 de la nouvelle
edition augmentée). Il faut ajouter à l'effet de ces
investissements structuraux, toutes sortes d'autres
"conseils" et types d'expertise fournis par les USA et leurs
partenaires imperiaux anglais tout au long de la
construction européen. Voir aujourd'hui le rôle joué par la
Chambre de commerce américain, par le Transnational Buisness
Dialogue, par la firme Burson-Marseller, auprès de la
Commission européenne.

Mais l'effet de conformation ne s'arrête pas à l'Europe. Je
suis actuellement en train d'etudier les divers programmes
visant à établir des blocs de production continentaux, via
la construction de "corridors" (systèmes routiers
accompagnés de réseaux électriques, cables fibre optique, et
à l'occasion, canaux, oléoductes et/ou systèmes
ferroviaires). Il y a par exemple les "Pan-European
Networks", étudiés magnifiquement par les artistes Angela
Melitoupoulos, Ursula Biemann et Lisa Parks, dans un travail
auquel Maurizio a collaboré. Il y a également le Plan
Puebla-Panama (Amerique centrale), le plan IIRSA (Amérique
du Sud), la "Quadrilatère doré" (Inde), et le China National
Highway Project sur lequel j'ai peu d'infos. Apparemment
tout ce type de planification remonte aux premières
expériences de "corridor planning" sur la côte Est des USA,
entre Boston et Washington. L'irrationalité profonde,
écologiquement suicidaire, de ce type de développement
routier est patente. Elle est favorisée par la logique de
concurrence forcenée imposée (oui, il faut utiliser le mot)
par l'ensemble de programmes qu'on appelle, pour aller vite,
la mondialisation. Celle-ci n'est pourtant pas une force de
la nature, mais une construction anglo-américaine, largement
endossée par l'Union Européenne, le Japon, et désormais, la
Chine.

Comment "sortir" de ces processus d'integration
continentale? Comment "sortir" du mode de subjectivation
neolibérale qui les soutient au niveau de l'individu - et
qui a été tellement bien décrit par Foucault dans ses deux
cours sur le sujet? Ce sont les questions que j'essaie de
développer dans le cadre d'un projet sous le nom de "Dérive
continentale," dont on trouve des ébauches sur le site
www.u-tangente.org. Il me semble que l'apport de Foucault
consolide tout un ensemble de critique culturelle developpé
depuis une décennie et plus, sur ce que j'ai nommé par
exemple la personnalité flexible, sur ce que d'autres ont
appelé l'homme connexionniste, ou encore sur les
dispositions d'opportunisme, cynisme et peur. Mais le plus
intéressant - et ce qui est peu remarqué jusqu'à récemment -
c'est que cet opportunisme flexible des
producteurs-consommateurs cherchant à valoriser leur capital
humain sur les marchés en réseau, est en fait enchâssé dans
des structures économiques déterminées en première instance
par l'impérialisme américain, puis européen, japonais, et
désormais chinois, voire brésilien, ces derniers construits
en cascade, par l'effet de conformation exercé par la
puissance hégémonique. Voilà ce qui exerce un pouvoir "non
pas sur les joueurs, mais sur les règles du jeu", comme dit
Foucault.

J'en suis venu à comprendre le mode de gestion néoliberal -
celui qui est basé sur le "capital humain" décrit par
Foucault, et mise en oeuvre par les entreprises en réseaux,
par le New Public Management, etc. - comme une véritable
force d'aveuglement, une sorte d'idéologie comportementale
et psychique, un biopouvoir si on veut, qui nous fait croire
à notre liberté et égalité possibles, en nous empêchant de
voir les règles du jeu d'un monde qui est sévèrement
hiérarchisé. L'aveuglement tient sans doute à ce fait: nous
restons inconscients de ceux que nos systèmes impérialistes
exploitent à distance. D'où le rôle fonctionnel, systémique,
du racisme institutionnel et culturel. Il permet de
stigmatiser ces "autres" qu'on ne peut pas s'empêcher de
voir là où on habite.

L'énigme politique qui ressort de tout cela pourrait donc
être formulé de cette façon : Que'est-ce qui fait que les
américains, et dans une moindre mesure les européens, qui
disposent largement de toutes ces analyses et informations,
continuent de croire que leurs pays et leurs constructions
super-étatiques sont démocratiques, bienfaisants, dignes de
foi, réformables en un mot?

Cependant une telle question est un peu oiseuse, car elle
amenerait à une théorie du désastre, comme il y en a tant.
Je préfère donc les questions suivantes: Qu'est-ce qui peut
faire dérailler ce système, au niveau de ses supports
fondementaux : les individus qui le subjectivent? Qu'est-ce
qui peut améner la construction d'autres formes
d'organisation humaine?

Ici je te rejoins - enfin un peu, car je ne suis pas du tout
sûr que tu partages mes idées sur la conformation de
l'Europe sur le modèle des USA! Disons donc que, pour autant
que certains aspects de l'organisation actuelle des
relations humaines ne sont pas reformables mais exigent une
veritable invention, nous nous rejoignons ici:

> "Le premier cas , évidemment intéressant, suppose que
soit identifié la sortie et que la puissance (potentia) de
ce qui sort est elle-même auto-formatrice de ce dans quoi ou
vers quoi l'on sert."

Très bien dit (malgré le joli lapsus servir/sortir!). Et
pourtant, il y a toujours un risque : celui ou celle qui
cherche la "sortie" ne peut jamais savoir si la dimension
auto-formatrice est présente dans le chemin frayé. Car on va
nécessairement vers l'inconnu, ou du moins, vers ce ui n'est
pas vérifiable par la rationalité en vigueur. D'où le
rapport que j'ai toujours perçu entre les processus de
déstruction/invention politique, et les processus
artistques. L'intérêt de la critique culturelle est là. Elle
ne consiste pas seulement à invoquer un monde meilleur, à
présenter avec confiance des modèles dont on est sûr. Elle
suppose une deprise de soi, en même temps qu'un conflit avec
le système normatif qui conforme ce qu'on croit être "son"
identité.

> "Le second : sortons de l'empire parce que "çà" sort déjà
  (dans le style cynique ou hégélien,  si c'est un grand
désordre feignons d'en être les organisateurs ) suppose que
ce çà soit identifié et que l'acte qui participe de cette
sortie soit identifiable. Ainsi le 11 septembre sort-il de
l'Empire ?  Nous avons plutôt tendance à penser qu'il
consomme au contraire l'Empire et ses monomiaqueries en
créant l'ennemi imaginaire au niveau global ( même si'il est
bien réel à des niveaux locaux et subalterne)."

Voilà, oui, c'est ce que je disais à ma manière, sur le
clash des civilisations. Notons que William Blum lui-même,
l'auteur du fameux livre sur le Rogue State, n'a rien à dire
en bien ou en mal sur Ben Laden qui aime son livre. Je
connais pas William Blum. Mais Ben Laden n'est peut-être pas
son problème. Ce serait mieux ainsi.

> "Le troisième est inquiétant : car il indiquerait que
plus les perspectives de sortie réelle s'éloignent plus les
invocations( conjurations) morales poussent comme des
champignons avec le même destin que celui de la rosée."

N'est-ce pas pour cela que j'appelle à une "longue
subversion délibérée, profonde, risquée et implacable"?

> "La provocation trontienne '"dedans et contre" m'apparaît
plus productive. Dans tous les cas ce type de slogan à
l'emporte pièces ( du style il n'y a rien à sauver de
l'Amérique ou d'une Europe américanisée) quels concepts à la
grosse pelle ou tout cas pas avec le dos de la cuillère, me
parait non pas aider à sortir de l'empire mais empirer la
sortie."

"Dedans et contre," je vais pas argumenter avec toi sur
cela. On est toujours dedans et contre, si tant est qu'on
essaie de résister.

N'empêche: apres avoir vu que la notion d'une Europe et
d'autres blocs continentaux "américanisés" ne ressort pas
forcément ou pas tout à fait à la categorie de "concepts à
la grosse pelle" (ce que, bien sûr, rien ne démontrait
d'emblée dans mon mail initial), on peut finalement se
demander: Est-il possible de changer quoi que ce soit, en
continuant de croire que ces systemes sont reformables?
Reformable veut dire ici qu'on pourrait les transformer en
laissant intactes leurs présupposés de base (tels puissance
souveraine, accumulation privée, concurrence, croissance
infinie), ainsi que les classes politiques qui adminstrent
la reproduction de ces présupposés?

Comment alors changer ces presupposés de base? Comment
cesser de croire? Comment partager cette incrédulité?

Mon pari, en tant que critique de la culture, c'est que ces
questions deviennent d'autant plus riches et formatrices,
quand on mesure avec lucidité le jeu de forces dans lequel
nous sommes pris.

bien à toi, Yann, et à tous,

Brian


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